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Colloque national - 24 avril 2001PHILOSOPHIE, NOUVEAUX PUBLICS, NOUVELLES PRATIQUESGuy BERGER, grand témoinPropos retranscris par Rémy David Format rtf (18 ko) - Format zip (6 ko) Convoqué dans cette assemblé en tant que grand témoin, je voudrais revenir à l'origine grecque de ce mot : témoin se dit marturos, martyre, celui qui est prêt à mourir pour quelque chose dont il n'est pas sûr, qui accepte de se sacrifier pour raconter quelque chose qu'il croit avoir vu, dont on sait que ce n'est pas forcément ce qu'il y avait à voir (ni la vérité). A propos de ce que j'ai entendu je voudrais revenir sur la question de la légitimité et sur celle des risques. J'ai entendu beaucoup de questions, récapitulatives des dernières tables rondes, mais des questions, ce n'est pas un questionnement. L'école sollicite la multiplicité des questions, elle les provoque, pour ne pas autoriser le questionnement. Par exemple, peut-on être à la fois démocrate et revendiquer la culture ? Par ailleurs, il a aujourd'hui été beaucoup question
de droit à la philosophie , or je suis pris de fureur quand on parle
de " droit à ", car cela ne veut rien dire. La seule notion légitime
c'est celle de " droit de ", qui, en se référant à la langue anglaise,
tient ensemble les deux modaux to may et to can, qui expriment respectivement
la légitimité et la capacité de, le pouvoir de. De ce point de vue,
la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen est très contradictoire.
Lorsqu'on s'adresse au citoyen, on ne s'adresse pas à tous les hommes,
car il y a des hommes qui ne sont pas citoyens : les articles 13 à 17
définissent la citoyenneté comme le pouvoir que Ce que dit Freinet à propos de ce droit-pouvoir peut nous éclairer : dans la coopérative, il reconnaît aux enfants le droit de prendre des décisions. Cela indique tout d'abord que le droit n'existe que parce qu'il y a désir. Ce droit n'existe que si je peux, et permet d'articuler légitimité et pouvoir : ce droit, c'est celui d'exercer une action sur l'environnement. La coopérative est caractérisée par le fait que " je n'ai le droit de que parce que les autres ont le droit de ". L'autre ne vient pas du dehors, comme après-coup, ce n'est pas un autre extérieur comme dans la morale : ne fait pas. L'autre est simultanément condition et limite du droit et de la loi. J'apprends à faire le deuil de la toute puissance.
Si je décide de choisir des bonbons, je ne pourrais plus choisir la
photocopieuse ; et si je choisis la photocopieuse, je ne pourrais plus
choisir le voyage. Il y a une relation profonde, dialectique ou nécessaire entre la philosophie et les allocutaires de la philosophie. Y a-t-il une position de surplomb de la philosophie, qui la destinerait alors à l'élite ce qui en quelque sorte est l'héritage de notre système scolaire ? Je ne peux construire la philosophie sans ses allocutaires ; et celui de la philosophie, c'est le peuple, avec toutes ses ambiguïtés : est-ce tout le monde, ou plutôt certains qui vivent dans une communauté, dans une citoyenneté, ou encore la populace, la plèbe, y compris et peut-être principalement, à titre paradigmatique les exclus, i.e. les démunis du pouvoir ? c'est aussi une caractéristique de l'art, qui en se créant (se produisant) produit son propre public. Ce peuple, qui le constitue ? Cela permet de revenir sur la question posée dans le temps de travail précédent : " au-delà de l'effet de mode ? ". Il faudrait la critiquer en lui posant deux questions : la philosophie est-ce une mode ? Est-ce un produit imposé du dehors ; qu'est-ce que ça veut dire, que la philosophie soit à la mode, et d'où ça vient ? Il faut distinguer trois types de phénomènes. Tout
d'abord, de plus en plus la connaissance scientifique s'accompagne de
la réflexion éthique sur cette connaissance. c'est le problème de la
réinscription des questions éthiques dans les questions techniques,
qui résultait de la coupure entre domaine des valeurs et domaine des
savoirs (Weber). Ensuite, de plus en plus, nos connaissances se rencontrent
aux frontières. Ce problème d'une adisciplinarité, ou la nécessité de
franchir sans cesse les seuils nous conduit à l'interdisciplinaire,
et a pour conséquence de pousser au recours à la philosophie. Enfin,
nos systèmes industriels et sociaux ont fonctionné selon l'idée que
nos sujets sont des agents (la notion d'acteur renvoyant à celui qui
s'instaure dans les zones d'incertitude du système). Aujourd'hui, notre
mode de fonctionnement fait que nos sociétés ont de plus en plus besoin
d'auteurs, ce que l'on retrouve à l'école, que nous voyons comme un
système émancipateur contre le capitalisme, alors que nous lui obéissons
[désormais ?] en lui résistant cf. la décentralisation, ou ce qui se
passe dans les entreprises, qui abonde dans cette " idéologie " de l'auteur. Je voudrais en dernier lieu revenir sur le débat de ce matin, sur quelque chose qui y était à la fois présent et évité ,à savoir sur trois fonctions possibles de cet apprentissage de la philosophie. Ces finalités sont contradictoires, et pourtant il faut les tenir ensemble : ce sont d'une part les activités intellectuelles ; d'autre part la reconnaissance de la déviance : ce qui caractérise la philosophie c'est la déviance l'opposant à la normativité sociale, à savoir la capacité de chacun de produire des normes que la société refuse ; enfin, l'inscription dans une tradition. Or chacun de ces termes contient sa violence : l'activité intellectuelle requiert une mise à distance de ce qu'on pense spontanément ; je ne peux laisser la déviance entrer en conflit avec nos normes, notre éthique, notre vérité ; [?] Je ne peux penser moi-même que parce que les autres sont co-auteur car seul le psychotique est auteur de lui-même seul. Quant au débat sur l'innovation et les normes scolaires, il faut s'en méfier, car l'innovation est toujours polémique, elle a un effet en tant que tel, et on ne sait pas toujours ce que l'on évalue, l'effet ou l'affichage de l'innovation (notamment institutionnel), ou ce qu'elle produit réellement et concrètement comme effet et transformation vis-à-vis de la norme qu'elle bouscule. Par ailleurs, l'innovation est une notion économique héritée de Schumpetter, qui l'a forgé à propos des créateurs d'entreprise ; or quand on en parle, on a tout à fait adopté son modèle, les règles qu'il avait défini : d'autres clients ou publics / d'autres élèves ; d'autres formes d'entreprise / d'autres formes philosophiques ; organiser autrement la productivité au sein de l'entreprise / organiser autrement la productivité philosophique dans la classe. Cela nous invite à dépasser la question de l'innovation pour nous demander " de quels changements sommes-nous porteurs ? " Quels sont les changements dans leur conception de la philosophie qui fait que les philosophes s'adressent à un peuple ? Il faut ici veiller à se méfier de deux impérialismes : " seuls les philosophes savent " (position des " non philosophes ", instituteurs, professeurs des écoles et profs en SEGPA) et " nous sommes tous philosophes " (position de certain profs de philosophie souhaitant insister sur l'universalité de la raison et sur le fait de prendre le risque de penser). Nos débats sont fondamentaux, mais ils risquent d'aller vers un impérialisme philosophique, soit le vieil impérialisme de la pensée critique, pensée de surplomb ; soit celui de la philosophie comme seul savoir fondateur et fondamental." Bonne route à vous.
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