La philosophie est la discipline elle-même

par Jean-François Chazerans

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Mon analyse de ce qui se passe autour de moi depuis près de 10 ans, c'est qu'il me semble qu'il y ait une convergence entre l'enseignement et la philosophie. Cette philosophie dont je veux parler est-elle celle qui est enseignée en terminale ? Oui et non. Les instructions officielles posent une identité de principe entre « philosopher » et « enseigner la philosophie », mais ne vont pas jusqu'à poser cette autre identité de principe entre « philosopher » et « apprendre à philosopher ». Ce qui caractérise le "programme" de philosophie, c'est qu'il est, en quelque sorte, un non-programme (d'où l'enjeu de l'actuelle réforme des programmes de philosophie). C'est que la philosophie n'est pas un "savoir" mais un non-savoir. Alain n'a-t-il pas écrit : "Penser c'est dire non" ? Et Socrate n'est-il pas le plus sage des athéniens parce que, contrairement à eux, il ne croit pas savoir ce qu'il ne sait pas ? Comme l'écrit si bien Pierre Hadot : « Philosopher, ce n'est plus, comme le veulent les sophistes, acquérir un savoir, ou un savoir-faire, une sophia, mais c'est se mettre en question soi-même, parce que l'on éprouvera le sentiment de ne pas être ce que l'on devrait être »[1].

Apprendre à philosopher c'est donc apprendre à dire non. Mais enseigner la philosophie ce n'est pas enseigner un non-savoir, cela ne voudrait rien dire, c'est dans un premier temps s'empêcher de transmettre des savoirs. Au fond l'enseignement de la philosophie est d'abord un non-enseignement dans le sens que c'est contrarier l'enseignement qu'on a reçu et que les élèves ont reçu. Dans le Sophiste, Platon a écrit "on commence à philosopher lorsqu'on arrête de raconter des histoires" (242c). Et Jean-Toussaint Desanti faisait un jour cette métaphore :: Il y a deux attitudes lorsqu'on est en présence d'une déchirure. Dans la première on va prendre du fil et une aiguille et tenter de la recoudre. Dans la seconde, l'attitude philosophique, on va essayer d'ouvrir cette déchirure pour aller voir ce qu'il y a derrière. L'artiste est celui qui fait des déchirures. Recoudre ici, c 'est utiliser un savoir ou un savoir faire, science, technique ou opinion (idée toute faite, préjugé.). Et philosopher c'est non seulement s'empêcher de recoudre mais aller y voir et c'est le second temps. Je ne me souviens plus qui a dit "enseigner, ce n'est pas remplir un récipient vide mais c'est mettre le feu". Je pense qu'enseigner c'est refuser de remplir et ça, ça met le feu, car alors chacun a à s'instruire lui-même.

Non seulement philosopher est la même chose qu'enseigner la philosophie mais aussi qu'enseigner tout court. Pour moi, les réformes de l'enseignement vont toutes dans le même sens et dans le sens de cette façon de concevoir la philosophie, mais sans toutefois faire le rapprochement avec elle. Que penser par exemple du mot d'ordre : « l'élève au centre du système éducatif » ? Tout le monde fait comme si L'ECJS, les TPE, les PPCP[2], les "itinéraires de découverte", dérivaient d'une transmission directe de savoirs, alors qu'en fait cela s'apparente plus à la pratique philosophique dont je viens de parler : penser par soi-même, c'est-à-dire acquérir l'autonomie par rapport à ce qu'on pense et par rapport à ceux qui savent, mais aussi penser avec les autres en s'enseignant mutuellement. C'est Anne Lalande, une institutrice qui fait de la philosophie pour enfants qui raconte cette anecdote : "Cette dynamique de réflexion se sent beaucoup plus en Cours Élémentaire première année, avec des tentatives évidentes de réinvestissement (comme cette leçon de grammaire concernant la distinction noms propres / noms communs, qui se termina, à la stupeur de l'enseignante et de l'autre moitié de la classe, par un mini-débat au sein du groupe témoin à propos de la signification et de l'utilité du nom. Question d'ailleurs traitée à leur demande lors de la séance de philosophie suivante). Au-delà de l'exemple, ce qui apparaît est une nouvelle façon d'être. Comme si face au travail scolaire, l'enfant retrouvait cette dynamique « intellectuelle » si nécessaire à toute recherche de sens, dynamique qui influe beaucoup dans le rapport de chacun au savoir et à autrui"[3]. Philosopher est donc équivalent à enseigner et cela s'appuit sur deux choses. D'abord, la revendication d'une exigence de philosophie PAR tous (et non POUR tous !)[4]. Ensuite et plus nouveau : l'émergence d'une pensée (ou intelligence ; ou dialogue ; ou logos.) COLLECTIVE ou MUTUELLE[5].

Je voudrais rajouter que mon propos ne se situe pas dans une revendication corporatiste. L'enseignement de la philosophie, tel qu'il est pratiqué aujourd'hui, ne correspond plus à ce qui est attendu de la philosophie et sera contraint de changer, de se transformer. La philosophie n'est pas un savoir, entre autres, et elle n'est pas plus une discipline, entre autres. D'ailleurs l'a-t-elle déjà été ? L'enseignement de la philosophie est considéré par les instructions officielles comme le couronnement des études secondaires[6] : Pourquoi « couronnement » et non pas « enseignement » lui même ?

La philosophie n'est pas une discipline « entre autres », elle n'est pas non plus la « reine » des disciplines, elle est LA discipline. Les autres disciplines ne peuvent être que des savoirs ou des savoirs-faire, la philosophie est un savoir être, une règle de conduite qu'on s'impose soi-même et qui est commune aux membres d'un corps, d'une collectivité, et destinée à y faire régner le bon ordre, c' est-à-dire une discipline ou mieux une auto-discipline : la discipline elle-même.



[1] Pierre Hadot, Qu'est-ce que la philosophie antique ? Folio-Essais/Gallimard, 1995, p. 56.

[2] ECJS : Education Civique Juridique et Sociale ; TPE : Travaux Personnels Encadrés ; PPCP : Projets Pluridisciplinaires à Caractère Professionnel.

[3] « Une expérience de philosophie à l'école primaire » par Anne Lalanne Institutrice de CP à l'école des Pins (Montpellier, France), Diotime/L'Agora, Revue Internationale de Didactique de la Philosophie. http://www.ac-montpellier.fr/ressources/agora/ag03_018.htm

[4] Le nom même de l'association dont je suis le président, qui a pour but de promouvoir la philosophie dans des lieux où elle n'est pas encore présente (Voir le site de l'association : http://www.philopartous.org/), en particulier dans les cafés (Voir le site du e-zine Café-PhiloWeb : http://www.cafephiloweb.net/), et dans la cité, mais aussi au sein même du système scolaire (Voir le site « pratiques-philosophiques » http://www.pratiques-philosophiques.net).

[5] voir mes articles : Fait-on de la philosophie dans les cafés-philo ? dans Diotime/l'Agora, n°3 (http://www.ac-montpellier.fr/ressources/agora/ag03_039.htm) ; Contribution à l'histoire du mouvement des cafés-philo poitevin 1989 - 1997 (http://www.cafephiloweb.net/cpwt/contribu.htm) ; et Cafés-philo : pourquoi la philosophie est-elle devenue si populaire ? (http://www.philopartous.org/apptt/pourq2.html).

[6] « D'une part, il permet aux jeunes gens de mieux saisir, par cet effort intellectuel d'un genre nouveau, la portée et la valeur des études mêmes, scientifiques et littéraires, qui les ont occupés jusque là, et d'en opérer en quelque sorte la synthèse. D'autre part, au moment où il vont quitter le lycée pour entrer dans la vie, et, d'abord, se préparer par des études spéciales à des professions diverses, il est bon qu'ils soient armés d'une méthode de réflexion et de quelques principes généraux de vie intellectuelle et morale qui les soutiennent dans cette existence nouvelle, qui fassent d'eux des hommes de métier capables de voir au-delà du métier, des citoyens capables d'exercer le jugement éclairé et indépendant que requiert notre société démocratique. » (Instructions du 2 septembre 1925 d'Anatole de MONZIE, toujours en vigueur)

Date de création : 21 janvier 2001
Date de révision : 21 janvier 2001