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Réponse à l'article DE LA
PHILOSOPHIE POUR TOUS ? A propos des Journées d'étude de la Fondation 93 les 25 &
26 avril 2001 Jean-Jacques Guinchard http://www.acireph.asso.fr/Documents/Philo_pour_tous.htm
Par Jean-François Chazerans Cher collègue, Soit nous n'étions pas au même colloque soit nous n'avons pas entendu la même chose ! Tu conclus ton texte ainsi : « On ne regrette pas, en tout
cas, comme professeur de philosophie, d'avoir vu son identité interrogée
de l'extérieur. » Je suis surpris. Qui était vraiment extérieur
à ce qui se passait, toi ou nous ? Et si c'était l'inverse, que
ton « extériorité » ait été interrogée de l'intérieur, du
lieu même où se pratique la philosophie ? Tu as bien compris qu'il s'agissait
d'enfants et de philosophie, mais tu sembles être passé à côté de
la façon qu'on a eu de les articuler. Je te concède que cela n'est
pas encore si clair pour nous et que ce n'était aussi qu'une timide
apparition, mais déjà ton titre « DE LA PHILOSOPHIE POUR TOUS ? » en dit bien long. Comment
la philosophie pourrait-elle être POUR tous ? Pour comprendre
ce POUR, ne faut-il pas se placer dans la situation frontale de l'enseignant
devant sa classe, qui fait cours POUR ses élèves. En effet la plupart
des recherches et des interrogations ne s'intéressent-elles pas seulement
à la façon qu'a le prof de faire cours ? N'avons-nous pas été
recrutés sur ces critères ? Il s'agit pour moi du modèle « hydrophile » d'enseignement,
prenant appui sur ce que Socrate a répondu à Agathon : « ce
serait bien si la sagesse était telle qu'elle pût s'écouler de ce
qui est plein vers ce qui est vide - quand nous serions au contact
les uns des autres - comme l'eau qui se trouve dans les coupes passe
à travers un fil de laine de celle qui est la plus pleine vers celle
qui est la plus vide »[1]
Si nous pouvons être d'accord : le prof philosophe devant
sa classe, c'est en définissant cette philosophie comme un discours
creux - obscur - fumeux - génial - sublime (rayer la ou les mentions
inutiles), un discours auquel les élèves restent, pour la plupart,
extérieurs. Mais je me poserais plutôt une autre question, que notre
collègue Nicole Grataloup a posée dans l'Humanité (02 juillet 2001) :
Et les élèves ? Si le prof philosophe devant sa classe, ses élèves pendant ce temps là que font-ils ? Cela prend son sens, d'abord, dans
ton développement sur la « pensée ». Tu écris : « Cela voudrait
donc dire que l'école, par elle-même, ne ferait pas penser ».
Je ne te ferais pas l'affront d'ergoter sur ce qu'est vraiment « penser ».
Mais d'après l'absence des exemples que tu as pris je dirais que pour
moi l'école, par elle-même fait réfléchir, penser aussi dans le sens
de « calculer », mais qu'elle ne fait pas penser PAR soi
même, c'est-à-dire, et, tu en parles dans ton texte et il est assez
surprenant que tu t'en étonnes, « d'acquérir une autonomie intellectuelle
et humaine ». Car enfin si tous les discours des responsables
et des acteurs de l'école vont dans ce sens et prônent l'autonomie
de l'élève, en fait c'est loin d'être effectif. Même mes élèves
de terminale sont considérés, quelquefois à juste titre, comme des
« petits gamins ». Franchement, quoi de plus infantilisant
que l'école ? L'armée ou l'usine ? Un exemple : le
premier débat que j'ai animé en CM1/CM2, voilà trois ans, était sur
l'injustice. Les élèves en sont arrivés à discuter entre eux du contrat
qu'on les avait contraints à signer pour la cantine. Ils ont vite
compris que c'était injuste. Lors du repas qui a suivi, ils se sont
mis en grève. En pensant les considérer comme autonomes, ne les a-t-on
pas infantilisés ? En comprenant cela et en l'exprimant, les
élèves ne sont-ils pas devenus plus autonomes ? Dernière chose à ce sujet, tu es
gonflé de t'en remettre à Finkielkraut qui a toujours confondu, en
bon « républicain » qu'il est, « pensée » et « culture ».
Entendre ici culture bourgeoise dominante. « POUR les élèves » revient
donc à chercher à les faire penser, est-ce possible ? Je pense
que non, ou alors nous n'avons pas les mêmes. Surtout, penser véritablement
c'est penser PAR soi-même. Il faudrait donc poser la question :
« De la philosophie PAR tous ? »[2].
J'illustrerais ce que je viens d'écrire par ta comparaison avec la télévision : « C'est vrai
que cela peut être proche de la philosophie, mais aussi de pratiques
sociales extra-européennes ou européennes, mais alors traditionnelles
(cela ne se passe pas comme cela à la télévision). » Je pense
que, malheureusement, le cours frontal a tendance à se passer « comme
à la télévision » : activité du présentateur, passivité
du téléspectateur, et cela depuis longtemps car c'est induit par l'utilisation
exclusive de la leçon[3].
Mais tu ne penses quand même pas que nous irons jusqu'à promouvoir
un enseignement de la philosophie de cette sorte à l'école !
Au contraire ce que nous essayons de mettre en place, que ce soit
avec nos terminales ou avec les élèves de CM2 et de SEGPA, c'est de
la philosophie PAR tous. Peut-être alors comprendrons-nous
mieux que le « double mouvement » dont tu parles est bien
« complémentaire », mais qu'il ne s'agit, ni de « dévaluation
de l'enseignement de base », ni d'« éloge de la philosophie ».
Ne s'agit-il pas plutôt d'une convergence entre l'enseignement de
base et la philosophie ? C'est Bernard Defrance qui a écrit : "on ne peut pas enseigner la
philosophie. enfin si ! malheureusement. mais ce qui se désigne sous
ce mot dans notre école a depuis longtemps été analysé comme essentiellement
idéologique et rhétorique [.] En revanche, je crois qu'il faudrait
rendre tout enseignement philosophique."[4] Si on ne peut pas vraiment enseigner
la philosophie car elle est « penser par soi-même »[5],
ne peut-on pas tout de même l'apprendre soi-même ? Ne nous faut-il
pas abandonner le point de vue de l'enseignant et prendre le point
de vue de l'élève (apprenant) ? Si on ne peut pas enseigner la
philosophie, est-ce à dire qu'il ne faille pas proposer aux écoliers
ou aux collégiens, et même aux lycéens, d'apprendre à philosopher ?
Je dis proposer et non enseigner car enseigner la philosophie sera
de proposer des conditions favorables afin que l'apprenant se mette
à penser par lui même. C'est ce qui se passe pour mes « interventions »
à l'école et au collège, et ce vers quoi tend mon enseignement en
terminale. Il s'agit d'abandonner le modèle « hydrophile »
d'enseignement, et de privilégier l'activité des élèves en essayant
de mettre en place une « communauté de recherche » et un
dialogue collectif. Pour finir tu poses cette question : « Maintenant, quel usage faire
des professeurs de philosophie ? ». Cette question nous a déjà
occupés sur notre liste de diffusion et nous occupera certainement
encore. J'y vois plus la perversité d'un système d'enseignement qu'une
difficulté liée à ce colloque. Car enfin, n'est-iI pas remarquable
que la quasi-totalité des élèves qui ont suivi l'enseignement de philosophie
en terminale n'en suivront plus jamais un ? N'est-ce pas leur
premier et dernier contact avec cette discipline ? N'est-il pas
vrai aussi que pour un grand nombre d'élèves cette initiation est
vécue d'une manière très douloureuse qui les dégoûtera de la philosophie
et qui les empêchera de continuer à en faire ou de s'y replonger plus
tard ? Peut-on accepter que l'on ne fasse de la philosophie qu'en
terminale (et encore pas dans toutes) ? Et que proposer a quelqu'un
qui souhaiterait prendre ou reprendre l'étude de la philosophie ?
Es-tu sérieux lorsque tu proposes : « il m'a semblé devoir suggérer
que des lectures, évidemment, étaient possibles, mais que le rôle
du professeur de philosophie pourrait très bien n'être que celui,
en dehors de la classe, d'un interlocuteur amical, aidant un petit
groupe de collègues à préciser ses idées. » ? Ce qui dénote encore une fois toute l'ampleur du malentendu.
Nous ne voulons pas de « spécialistes » de philosophie qui
penseraient PAR eux-mêmes POUR les autres. Si philosopher c'est penser
par soi-même, nous pensons même que c'est impossible que ce soit de
la philosophie. Au contraire la situation actuelle doit être dénoncée,
combattue et dépassée. Cette situation dans laquelle un petit nombre
dirait philosopher pour la plus grand joie du plus grand nombre, n'implique-t-elle
pas que la quasi-totalité des français ne sont pas philosophes ?
N'est-il pas vraiment dommage et très décevant que tous les efforts
mis en ouvre par toute une profession n'arrivent qu'à de si piètres
résultats : quelques étudiants en fac de philo et dans les classes
prépas ? Etudiants qui, bien sûr, se reproduiront entre eux et
rempliront ces facs et ces écoles de leurs héritiers ! Nous seulement les interventions
de philosophie à l'école ou en SEGPA ont pour objectif que les élèves
deviennent philosophes, mais elles ont aussi comme objectifs que leurs
professeurs le deviennent. L'objectif de l'enseignement de la philosophie
n'est-il pas que tout le monde soit philosophe ? La situation
élitiste et injuste actuelle doit être transitoire et doit être dépassée.
Tu finis ton article sur une interrogation sur le « droit à la
philosophie » ou à « la culture et l'échange », je
finirais ma réponse sur le « fait » de la philosophie, qui
se résume dans le titre d'une revue du GFEN : « Tous philosophes ! ». [1] Platon, Banquet [2] Nom de l'association dont je suis le président. Site internet : http://www.philopartous.org/ . Sur la philosophie par tous voir : Pourquoi la philosophie est-elle devenue si populaire ? par Jean-François Chazerans http://www.multimania.com/philopartous/apptt/pourq2.html Considérations sur la possibilité de la philosophie pour tous et par tous par David Sawadogo http://www.multimania.com/philopartous/apptt/pourq3.html et Contribution à l'histoire du mouvement des cafés-philo poitevins (1989-1997) par Jean-François Chazerans http://www.multimania.com/cafephiloweb/cpwt/contribu.htm [3] Ne sommes nous pas sélectionnés comme cela ? [4] Bernard Defrance, Séminaire Saül Karsz, Sorbonne 11 juin 2001 [5] Voir le début de Qu'est-ce que les Lumières ? de Kant |