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"Philosopher avec des enfants" Par Alain Delsol[1] Lipman, Matthews, Martens,
Tozzi.ont expliqué l'intérêt de la philosophie à l'école. Mais en quoi
le fait d'instituer des élèves dans des rôles explicites favorise-t-il
la discussion philosophique ? C'est la construction d'un tel dispositif
que nous allons décrire, et pour ce faire trois hypothèses constitueront
le fil rouge de ce dispositif. H1 :l'organisation de l'espace est un facteur qui favorise les échanges interpersonnels. H2
: l'expérience d'Animateur dans le dispositif favorise
les exigences intellectuelles attendues : conceptualisation, argumentation,
problématisation. H3
: le dispositif en ritualisant la circulation de la parole développe
une meilleure éthique communicationnelle. Période
1 : de Septembre à Octobre L'atelier
de philosophie se déroule dans la salle de bibliothèque de l'école. Les
élèves animateurs sont installés à une table. Les discutants leur font
face assis sur des bancs placés en "U". Trois élèves sont animateurs,
24 sont discutants. L'atelier dure environ une heure. Les
différents rôles :
L'enseignant institue les règles de l'atelier et les Animateurs dans leur
fonction. Il introduit brièvement le thème de la discussion, montre aux
animateurs comment il faut s'y prendre pour être Président, Reformulateur
ou Synthétiseur.
L'élève Président note sur un cahier : ceux qui veulent parler, donne
la parole, rappelle à l'ordre ceux qui gênent le déroulement de l'atelier.
Dès que 3 ou 4 "discutants" se sont exprimés il donne la parole
au Reformulateur.
L'élève reformulateur prend des notes sur un cahier, répète ce que les
élèves ont dit en transposant
en discours indirect[2].
L'élève Synthétiseur prend des notes dans un cahier et donne un point
de vue général par rapport à la question de départ, essaie de relancer
le questionnement. L'enseignant aide cet élève dans cette tâche difficile. . Les élèves discutants prennent la parole lors
d'un tour de table. Ensuite, chaque discutant demande la parole au Président.
Le micro permet d'enregistrer et d'amplifier leur voix en la rendant audible
pour le reste du groupe. Le micro agit comme un "bâton de parole",
i.e. un symbole de pouvoir. En résumé, il n'y a quasiment pas d'interaction.
C'est une relation : enseignant/élève. L'attention des élèves reste braquée
sur les intentions du maître. On relève quelques définitions et bribes
d'argumentations qui sont le fruit des questions de l'enseignant (questions
plutôt fermées). Le tour de table entraîne beaucoup de répétitions. La
discussion se présente comme une juxtaposition d'opinions. Enfin, le rôle
des animateurs paraît dégager un sentiment de tolérance entre la parole
de chacun. Il semble que les élèves s'écoutent davantage. Période
2 : de Novembre à Février : En
Novembre l'atelier change de lieu, on retourne en classe, on gagne du
temps pour discuter. L'espace des tables de classe forme un "U",
chacun peut se voir. En face des Animateurs on installe une table
pour ceux qui leur succèderont. Au centre un élève s'occupe du micro.
Ce sont les animateurs qui installent l'atelier. Il y a 4 élèves animateurs,
4 futurs animateurs, et 19 discutants. Les
changements du dispositif sont les suivants :
L'enseignant écrit au tableau le thème et les notions dégagés au cours
de la discussion.
L'élève micro s'occupe du magnétophone : mettre la cassette, la retirer,
mise en marche. Il vérifie que le micro peut atteindre tout le monde.
Il est au centre du dispositif, témoin
de l'égalité de tous pour la prise de parole. Quand le Président donne
la parole, il va vers le discutant, se replace au centre et quand celui-ci
a fini il donne le micro au Président.
Les 4 futurs animateurs observent pendant 2 séances les Animateurs qu'ils
remplaceront. Ils ne prennent pas la parole pendant la discussion. Ils
notent ce que fait l'élève animateur qu'ils remplaceront. A l'issue de
la séance, ils expliquent comment ils pensent qu'il faut faire pour être
: Président, Reformulateur, Synthétiseur, Technicien Micro et donnent
des conseils à l'animateur qu'ils ont observé. En résumé, nous remarquons que les échanges
interpersonnels entre discutants restent faibles, mais l'attention des
élèves vers le maître s'atténue grâce aux rôles du Président, du Technicien
du Micro et du Reformulateur. Il y a une émergence de définitions et d'argumentation
qui sont toujours provoquées par les interventions de l'enseignant. Les
élèves s'accommodent de plus en plus aux exigences de ce type d'atelier
: être plus clair lorsqu'on parle, prise de conscience que sa parole est
entendue, prendre conscience qu'il n'y a pas la bonne réponse mais des
réponses possibles si elles sont logiques. Enfin l'éthique communicationnelle
prend forme, elle est renforcée notamment par les explications des animateurs
et futurs animateurs. Leurs remarques et analyses montrent comment il
faut procéder. Période
3 : à partir de Mars : L'espace
de classe est toujours en forme de 'U", au centre on installe des
bancs pour qu'une dizaine de Discutants prennent place. Les futurs Animateurs
sont en face des animateurs, les Observateurs entourent les Discutants.
Au centre du dispositif l'élève qui s'occupe du micro.
Les changements du dispositif sont les suivants :
Le rôle de l'enseignant passe au second plan par rapport aux Animateurs.
Il intervient parfois avec des questions ouvertes.
L'élève président a la même fonction, mais en plus il rappelle les règles.
Le rôle de l'élève synthétiseur est pareil, mais en plus c'est lui qui
introduit le thème qu'il a préparé avec l'enseignant.[3]
Le rôle des élèves observateurs est d'écouter les discutants. Ils peuvent
intervenir au cours de la séance. Ils
écrivent leurs questions avant de les poser à un élève ou au groupe. En fin de séance, ils font des remarques
à l'élève qu'ils ont observé et lui pose une question éventuellement.
Ils alternent leur rôle chaque semaine avec les discutants.
En résumé, il y a maintenant des échanges interpersonnels entre
discutants parce que le groupe resserré a 9 ou 10 élèves. La qualité
des définitions et de l'argumentations devient effective, elle
est aidée par la reformulation. Les observateurs et les interventions
du synthétiseur permettent d'investiguer de plus en plus le champ de la
problématisation. L'éthique communicationnelle est ritualisée
par une sanctuarisation de la parole. Des élèves qui ne s'aiment pas dans
le quotidien de la vie de classe mettent de côté leur différend lors de
l'atelier. Ainsi, Anaïs qui déteste cordialement Paul sera capable de
souligner une idée intéressante émise par cet élève, et ce genre d'anecdote
est fréquent. POUR
CONCLURE :
La monographie de ce dispositif différencie 2 étapes qui recouvrent
assez bien les périodes d'évolution de l'atelier "philosopher
avec des enfants". PREMIERE
ETAPE : l'élève fait l'expérience du sujet pensant . De Septembre à Novembre les élèves assimilent
les règles de l'atelier en apprenant à s'exprimer devant les autres, à
réfléchir avant de parler. Mais la discussion philosophique reste limitée
à une suite de monologues juxtaposés. Mais cette étape est importante
car elle amène l'élève à se décentrer du désir du maître et à effectuer
un retournement vers lui même, sur son propre désir de comprendre
et de savoir.
Jusqu'au mois de Février les élèves apprennent l'exercice de l'écoute
attentive, source de tout dialogue et de tout apprentissage. Ils tentent
de conceptualiser, d'argumenter, d'exposer leur singularité et de la confronter
au regard du groupe. Mais le nombre
de discutants est trop grand pour permettre des échanges interpersonnels.
Ils commencent à s'engager dans la discussion, mais chacun reste sur ses
positions. Cependant, l'effort de mettre en ouvre une pensée rigoureuse
suscite un travail de clarification et de distinctions des différents
sens d'une notion. DEUXIEME
ETAPE : expérience de la réversibilité
De Février à Avril, le groupe restreint des discutants (9 ou 10)
autorise une plus grande fluidité de la parole. Chaque élève peut intervenir
plusieurs fois et aller au bout de sa pensée. Il apprend à argumenter
son accord ou son désaccord par rapport à une opinion. Un réel débat commence
à s'instaurer. L'élève prend conscience de l'autre comme sujet. "Je"
peut devenir "Autre" parce que pour argumenter son accord
ou désaccord avec ce qu'a dit Anaïs ou Paul il faut bien que l'élève
fasse sien le discours d'autrui, il faut donc qu'il altère sa pensée à
celle d'Anaïs ou de Paul.
A partir du mois d'Avril, les questions des observateurs sont problématisantes et vont stimuler
la pensée réflexive, repoussant les limites de chacun pour sortir de ce
qu'il "croit être vrai". Maintenant, la parole de
l'autre devient matériau pour construire des idées nouvelles et partageables. Au cours de l'année chaque élève aura
fait l'expérience des différents
rôles proposés par le dispositif. Les élèves élaboreront différents regards
car l'expérience du Président de séance est autre que celle du Reformulateur
ou du Discutant. Ainsi, l'historique de la construction de ce dispositif
souligne deux facteurs nécessaires. D'une part, que "philosopher
avec les enfants" peut s'inscrire dans la construction d'un
espace ; et d'autre part, qu'il faut une construction dans le temps,
parce que les enfants ont également besoin de temps pour métaboliser la
pensée réflexive : la leur et celle des autres. Bibliographie BACHELARD G., (1938), La formation de l'esprit scientifique,
éd. 1996 Paris : Vrin DELSOL A., (2000), " Un atelier de philosophie
à l'école primaire ", Diotime - l'Agora n° 8, Montpellier
: CRDP DOISE W. & MUGNY G., (1981), Le développement
social de l'intelligence, Paris : Inter-Editions LA GARANDERIE de A., (1987), Comprendre et Imaginer :
les gestes mentaux LIPMAN M., (1995), A l'école de la pensée,
Bruxelles : De Boeck Université et leur mise en ouvre, Paris : éd. du Centurion Ministère de l'Education Nationale, (1995), Programmes
de l'école primaire, Paris : CNDP PERRET-CLERMONT A. N. & NICOLET M., (1988), Interagir
et connaître : enjeux et régulations sociales dans le développement
cognitif, Fribourg : DelVal PIAGET J., (1974), La prise de conscience, Paris :
Presses Universitaires de France TOZZI M., (1994), Penser par soi-même, initiation
à la philosophie, Lyon et Bruxelles : Chronique Sociale et EVO Formation VYGOTSKI L., (1985), Pensée et langage, trad.
Par Françoise Sève, Paris : Messidor/Editions Sociales
[1] Instituteur, docteur en Sciences de l'éducation et chargé de cours à Montpellier 3. [2] Discours indirect => les personnes grammaticales (pronoms personnels, déterminants, verbes) sont considérées du point de vue du narrateur. Exemple : discours direct "je pense que l'imagination est une qualité." -> passage au discours indirect "il a dit que l'imagination était une qualité.". [3] Les thèmes sont choisis avec les animateurs soit à partir du livre d'éducation civique, soit à partir des poésies de La Fontaine |